Qu’est-ce qu’on attend ?  la transition écologique par l'exemple à Ungersheim

Le dernier documentaire de Marie-Monique Robin, qui sort ce mercredi, donne la parole aux habitants d'un village alsacien, Ungersheim, laboratoire du «mieux vivre». Et rentre dans le concret des solutions alternatives.

En avant-première au cinéma La Clef, nous sommes allés voir hier le dernier documentaire de Marie-Monique Robin, « Qu'est-ce qu'on attend ? », dont nous vous avions parlé en avril dernier. Après « Les Moissons du Futur » et « Sacrée Croissance », Marie-Monique s'intéresse cette fois à la commune d'Ungersheim, un village d'Alsace qui commence à faire parler de lui. Pourquoi ? Tout simplement parce que le maire a décidé qu'engager sa commune dans une transition, à la fois énergétique, alimentaire et solidaire... Et beaucoup d'habitant ont suivi son engagement !

De fil en aiguille, le village est en train de devenir (et sans bien sûr que cela ne fusse une volonté au départ), une vitrine de (presque) tout ce qu'un village peut faire autrement, pour ne plus alimenter un système que nous savons tous malade et en fin de vie. Ce documentaire est une véritable bouffée d'oxygène, dans un monde décidément de plus en plus anxiogène. Oui, il est possible de faire différemment. Et vous savez quoi ? Ça rend même heureux !

Vous avez furieusement besoin d’un souffle d’humanité et d’espoir, d’un peu de lumière en ces temps moroses, déprimants et fatalistes ? Vous pensez qu’il n’y a pas d’alternative au thatchérisme, au chacun pour soi et au sacrifice des hommes et de l’environnement sur l’autel de l'ultra-capitalisme débridé ? Courez donc voir le dernier documentaire de la journaliste Marie-Monique Robin (auteure, entre autres, du Monde selon Monsanto et de Sacrée croissance!), qui sort au cinéma ce mercredi. Il s’appelle Qu’est-ce qu’on attend ? et il fait un bien fou, loin, si loin, du cynisme ambiant. Car les alternatives existent, on peut faire autrement et dans tous les domaines. Ce film en fait la démonstration implacable. Creusant le sillon de Demain, celui de Cyril Dion et Mélanie Laurent plébiscité par plus d’un million de spectateurs, qui en sont ressortis galvanisés et pleins d'énergie et d'envie de «faire». Mais tandis que ce dernier multipliait les exemples à travers le monde, Marie-Monique Robin n'en explore qu'un seul, en profondeur, et en France. 

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Démocratie participative et autonomie

Sous sa caméra en forme de microscope, une petite commune alsacienne de 2200 âmes, Ungersheim. Située non loin de Mulhouse, hantée par les sombres silhouettes des anciennes mines de potasse, elle s’est métamorphosée en quelques années. Les fantômes de l’industrie ont été soufflés, la bourgade autrefois figée dans les ruines du passé a désormais une belle tête d’avenir. En quelques années, elle est même devenue la «championne internationale des villes en transition», selon le britannique Rob Hopkins, fondateur de ce mouvement, qui prépare l’après-pétrole et cherche des solutions face aux désordres causés par le changement climatique. Et Ungersheim fait figure de laboratoire grandeur nature du «mieux vivre».

 

Son maire, le bien nommé Jean-Claude Mensch («humain», en allemand), un ancien mineur au sourire bienveillant, entend rendre le village «autonome», en particulier en matière alimentaire et énergétique. Féru de justice sociale et d’écologie, élu depuis 1989, il fourmille d’idées et veut convaincre par l’exemple. Dès 2000, il a fait installer des panneaux solaires pour chauffer la piscine municipale, puis construit une chaufferie bois pour alimenter d’autres bâtiments, diminué de 40% la consommation de l’éclairage public, proscrit les pesticides et engrais pétrochimiques des espaces verts et terrains de sport, utilisé des produits d’entretien écologiques dans les équipements municipaux… En 2009, lui et son équipe ont étendu et formalisé la démarche dans un programme de démocratie participative baptisé «21 actions pour le XXIe siècle». Tous les aspects de la vie quotidienne sont concernés. Et les citoyens suivent. Certes pas tous, mais la dynamique est là.

 

Agriculture et cantine bio et solidaire

La force du film de Marie-Monique Robin est de faire parler les acteurs de ce changement, de cette transition, sans filtre, sans commentaire. Ils livrent leurs motivations et leurs espoirs, parfois leur scepticisme de départ et leurs tâtonnements. Il y a Jean-Sébastien, responsable de la régie agricole municipale, un ancien vétérinaire rebuté par la «médecine-business», qui a choisi de se reconvertir dans l’agriculture vivrière et locale pour des raisons éthiques. Afin de cultiver sans pétrole les terres mobilisées par la mairie, il s’est adjoint l’aide des chevaux de trait Richelieu et Cosack, chargés de labourer mais aussi d’assurer le transport scolaire en charrette. Un retour en arrière ? Du tout, dit-il, «on s’inspire de choses qui ont été faites par le passé car elles étaient efficaces et qu’elles le sont toujours aujourd’hui, mais on n’essaie pas de montrer aux gens que c’était mieux avant, on pense à demain, et on sait que demain peut être mieux qu’hier et mieux qu’aujourd’hui».

«Qu'est ce qu'on attend ?», de Marie-Monique Robin.

Au lieu de consacrer les terres agricoles à la culture intensive de maïs destiné à l’exportation, l’idée est de réhabiliter les circuits courts et vertueux, pour assurer la sécurité alimentaire du village. Ici, «les Jardins du trèfle rouge», l’exploitation maraîchère de huit hectares, en bio évidemment, emploie une trentaine d’ouvriers-maraîchers en insertion, comme Céline, Sébastien ou Hayat. Céline, qui a vécu «la galère» au RSA, trouve du «plaisir» dans le fait de cultiver la terre : «Pour rien au monde je ne retournerais faire des heures de ménages.» Les légumes sont vendus soit au marché, soit sous forme de «paniers» hebdomadaires, ou alimentent la cuisine collective d’Ungersheim. Celle-ci, elle aussi «solidaire», prépare les repas des écoliers du village et de ceux alentour. Et les surplus du jardin sont transformés par la conserverie municipale en coulis de tomates ou ratatouille.

 

«Nouvelle fierté»

Christophe et Lili, eux, ont converti la ferme familiale en bio et sont devenus «paysans-boulangers». Ils cultivent des variétés anciennes de blé et de seigle et pétrissent un pain que l’on voudrait bien saisir à travers l’écran et dévorer. «Je ne supportais plus de travailler pour enrichir des entreprises chimiques, et je ne voulais plus travailler pour nourrir des animaux, je voulais nourrir des humains», témoigne Christophe. Il parle de «nouvelle fierté qui n’existait pas avant et qui est aujourd’hui assez rare dans les villages».

On suit aussi la construction de la maison passive de Muriel et Frank dans l’éco-hameau d’Ungersheim, sur le modèle «zéro carbone» de BedZed, en Angleterre. Elle consomme très peu d’énergie, grâce à une excellente isolation, avec de très bons murs en bois et paille «high-tech». Les matériaux sont naturels et locaux, l’eau de pluie est récupérée. Et tous les copropriétaires du hameau se connaissent, ont réfléchi au projet ensemble et insistent sur la notion de partage, d’échange. La construction d’un mur pour s’isoler et se «protéger» de son voisin, très peu pour eux.

Et puis il y a Alice. Cette pétillante octogénaire a «encore toujours envie de tout, surtout d’être active» dans son village natal, «pour faire avancer les choses». Elle est ravie de pouvoir payer ses courses ou son coiffeur en radis. En radis ? C’est le nom de la monnaie complémentaire née en 2013, qui permet de soutenir l’économie locale et les commerces d’Ungersheim. Au fait, tout ça coûte-t-il cher ? Même pas. Au contraire. Depuis 2005, en plus d’avoir créé une centaine d’emplois et diminué ses émissions de gaz à effet de serre de 600 tonnes par an, la commune a économisé plus de 120 000 euros en frais de fonctionnement. Ce qui lui a permis de ne pas augmenter ses impôts locaux. Et le titre du film de poser la question : qu’est-ce qu’on attend pour suivre l’exemple ?

source : http://www.liberation.fr/futurs/2016/11/23/qu-est-ce-qu-on-attend-la-transition-ecologique-par-l-exemple_1530290

ARTICLE DU SITE REPORTERRE - 10 décembre 2016

A Ungersheim,

la transition est belle, mais ne règle pas tout

Baptiste Giraud (Reporterre)

 

 

Qu’est-ce qu’on attend ?, le nouveau documentaire de Marie-Monique Robin, est sorti mercredi 23 novembre au cinéma. Il décrit Ungersheim, un village alsacien engagé dans une démarche de transition. La leçon est ambigüe : certes, la mutation du village est impressionnante, mais le vote FN y reste aussi fort qu’ailleurs.

 

C’est le village modèle de la transition écologique. Le plus avancé au monde. Même Rob Hopkins, le père anglais de l’idée de « ville en transition », l’assure. Alors oui, Ungersheim valait bien un film. Pour montrer au plus grand nombre ce qu’il s’y fait, que ça rend les gens heureux, en bref, que la transition, c’est possible, ça marche !

 

Voilà à quoi s’est attelée la documentariste Marie-Monique Robin. D’abord connue pour ses enquêtes d’investigation (Le Monde selon Monsanto), elle cherche depuis plusieurs années à mettre en avant les alternatives (Les Moissons du futur, Sacrée croissance !). Pour marcher sur « deux jambes : les lanceurs d’alerte et les lanceurs d’avenir ».

 

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Le village d’Ungersheim.

 

Ungersheim, ce village alsacien de 2.200 habitants, Marie-Monique Robin l’a découvert par son maire, Jean-Claude Mensch, venu lui parler à la fin d’une projection de Sacrée croissance ! : « Il m’a dit que tout ce que je présentais dans le film se faisait déjà dans la commune. Sacrée croissance ! montrait les plus belles histoires dans le monde entier et, à Ungersheim, toutes ces dynamiques étaient à l’œuvre dans un seul et unique territoire », explique-t-elle à Reporterre. Soit un programme global, cohérent, couvrant toutes les facettes de ce qu’est la transition écologique. La renommée grandissante du village était même parvenue aux oreilles de Reporterre, qui s’y est rendu voici un an.

 

« L’histoire minière résonne encore aujourd’hui, avec ses valeurs de solidarité » 

 

La réalisatrice a donc installé ses caméras sur place pendant six semaines en tout, échelonnées sur une petite année, afin de capter cette « dynamique vertueuse ». « Je n’ai jamais vu ça ailleurs. C’est impressionnant de voir le plaisir qu’ils ont à faire ce qu’ils font », s’enthousiasme Marie-Monique Robin. Ils, ce sont les habitants d’Ungersheim qu’elle met à l’image tels des personnages : Jean-Sébastien, le jeune responsable de la régie communale agricole, Christophe et Lili, les paysans-boulangers, Alice, la retraitée, Bertrand, le père de famille, Sébastien et Ayat, les amoureux, Sophie, la jeune enseignante, etc. Chacun raconte la manière dont il participe à l’aventure de la transition, tous témoignent du bonheur qu’il y a à s’engager dans une telle démarche.

 

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Mais, pourquoi est-ce que ça marche si bien là-bas, se demande-t-on en les entendant ? « Le terrain était favorable, avance humblement le maire. L’histoire minière résonne encore aujourd’hui, avec ses valeurs de solidarité, et puis le dynamisme associatif est vigoureux depuis plus de 50 ans. » C’est notamment sur ce monde associatif que Mensch s’est appuyé lors de son arrivée à la mairie en 1989, en développant une MJC.

 

Marie-Monique Robin souligne surtout l’importance de l’élu, qu’elle qualifie de « héros local » : « Sa vertu est de savoir rassembler, d’aller chercher les gens de valeur », explique-t-elle. Et d’encourager le lien : « Être connecté à ceux avec qui on vit, prendre soin d’eux, de la nourriture, etc. »

 

La figure de Jean-Claude Mensch ressort particulièrement du film. À la mairie, ceint de son écharpe tricolore, animant des réunions, face aux enfants, à vélo dans le village, ou avec ses bottes pour venir aider aux champs : tout vient de lui. « Il a une idée par seconde. On a parfois du mal à le suivre. Il peut déraper », en dit Aimé, céréalier conventionnel, parfois sceptique, et adjoint de Mensch à la mairie. Un moteur donc, mais « qui sait être patient et ravaler son ego », comme le montre le film et l’assure sa réalisatrice.

 

« On a besoin des élus locaux si l’on veut passer à la vitesse supérieure » 

 

« Donner l’exemple : c’est la seule chose que nous pouvons faire en tant qu’élus. Si les citoyens ne s’engagent pas, la collectivité est isolée. Mais les citoyens seuls n’ont pas tous les leviers à leur disposition pour opérer le changement concrètement et efficacement », analyse-t-il.

 

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Jean-Claude Mensch, le maire d’Ungersheim.

« On a besoin des élus locaux si l’on veut passer à la vitesse supérieure » : c’est un des principaux apports du film et de l’expérience ungersheimoise aux mouvements de transition. La réalisatrice tient à rendre « hommage aux élus locaux. C’est rare d’en trouver qui soient à la fois éclairés et courageux. Mais ils ne sont pas encouragés », déplore-t-elle.

 

Un oubli dont elle et Rob Hopkins se sont rendus compte et qu’ils espèrent combler. Marie-Monique Robin a ainsi récemment rencontré le cabinet de Ségolène Royal, qui lui a assuré vouloir promouvoir le film auprès des communes du programme « Territoires à énergie positive ». Car le modèle Ungersheim a des arguments de poids : 120.000 € d’économies depuis 2005, pas d’augmentation des impôts locaux, une centaine d’emplois créés, et la réduction de 600 tonnes par an des émissions de gaz à effet de serre.

 

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Les chevaux municipaux.

 

« Ce pour quoi nous sommes élus, c’est d’abord améliorer le bien-être des gens, trouver de nouvelles parcelles de bonheur, dit Jean-Claude Mensch à ses collègues. C’est le plus difficile, il faut être au contact des gens, partager, cultiver les valeurs de la fraternité. Et écouter, car tous ont leur propre expertise, les considérer, montrer que leur contribution aboutit à des résultats. »

 

« Si au moins le FN faisait moins que dans les autres communes, mais non » 

 

Une philosophie qu’il applique patiemment depuis 27 ans, et pour encore quelques années (il ne se représentera pas). Avec cette réussite incontestable, toutefois imparfaite. Car « seulement » 150 personnes environ participent réellement à cette dynamique de transition, selon Marie-Monique Robin. « C’est quand même pas mal sur une commune de 2.200 habitants, dont une partie d’enfants. »

 

JPEG - 293.5 koInstallation de panneaux photovoltaïques  sur un bâtiment municipal.

Et puis il y a le FN, qui cartonne ici comme partout dans la région, aux élections régionales et nationales. Plus de 52 % des voix (57,6 % de participation) pour le parti d’extrême droite dans la commune aux régionales de 2015. « Jean-Claude Mensch était effondré, raconte Marie-Monique Robin. Si au moins le FN faisait moins que dans les autres communes, mais non. » « C’est une claque », reconnaît le maire, qui tempère en rappelant que les électeurs distinguent les élections locales, régionales, nationales et européennes.

 

Comment expliquer cela ? « C’est une énigme, je ne suis pas sociologue, je n’ai pas la réponse », répond la journaliste. Elle reprend l’image développée par Antonio Gramsci selon laquelle le vieux monde disparaît, le nouveau tarde à apparaître, et dans l’interstice surgissent les monstres. « On est là, les gens sont attirés par les monstres, car autour d’eux, c’est le vide. »

 

« Si on voulait aller plus vite, il faudrait le faire de manière coercitive, et ça ne serait pas une bonne chose » 

 

« Évidemment Ungersheim n’est pas le paradis, reconnaît la réalisatrice, comme le Bhoutan [filmé dans Sacrée croissance !] n’est pas non plus le paradis. » Le film reconnaît cela, au détour d’une phrase. Mais n’y a-t-il pas davantage à creuser pour comprendre ce qui maintient éloignée une partie de la population ? Ne peut-on pas tirer des enseignements du vote FN à Ungersheim ?

 

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Moisson de variétés anciennes de blé.

 

C’est parce que ce village constitue l’exemple le plus abouti de la transition que nos attentes sont fortes. Et que les contradictions au sein du village nous interrogent. On aimerait tellement que « la transition » (écologique) règle tout, et tout de suite. Mais non. C’est aussi cela que démontre Ungersheim.

 

La journaliste comme le maire veulent croire que le temps permettra de rallier les sceptiques, à force de pédagogie et d’exemplarité. « Si on voulait aller plus vite, il faudrait le faire de manière coercitive, et ça ne serait pas une bonne chose », argue Marie-Monique Robin. D’où les enfants, les générations futures, qui apparaissent dans le film et à Ungersheim comme objet de beaucoup d’attention. « C’est un pari, ces enfants biberonnés à un autre modèle, qui parlent si bien de la transition : que feront-ils dans dix ans ? » se demande-t-elle.

 

Si Qu’est-ce qu’on attend ? prend le temps, en deux heures, de donner la parole aux habitants d’Ungersheim engagés pour la transition, la transition elle-même prendra du temps. Alors, n’attendons pas pour nous y mettre, bien entendu. Mais ne perdons pas de vue les urgences dont témoignent ces monstres qui surgissent.

Source : https://reporterre.net/A-Ungersheim-la-transition-est-belle-mais-ne-regle-pas-tout

ARTICLE DU SITE REPORTERRE - 15 décembre 2015 :

Ungersheim,

un village où la transition écologique ne convainc pas tous les habitants

  Baptiste Giraud et Lucas Mascarello (Reporterre) 

 

 

La commune alsacienne d’Ungersheim est montrée comme exemple de la transition écologique en France. Les réalisations et les projets, surprenants par leur nombre, leur envergure et leur audace, doivent beaucoup au maire du village mais ne séduisent pas la totalité de ses 2.000 habitants.

 

- Ungersheim (Haut-Rhin), reportage

 

C’était le bassin de la potasse. Nord-Ouest de Mulhouse. La plaine d’Alsace s’étale aux pieds des Vosges. Ne dépassent à l’horizon que les clochers, les châteaux d’eau, et quelques terrils, ces collines de sel résultant de l’extraction de la potasse. Durant le XXe siècle, c’est elle qui a fait vivre la région.

 

La potasse, minerai rose orange, est bien connue des agronomes : elle est l’un des trois engrais miracles de l’agriculture – le trio « NPK » –, avec l’azote et le phosphore. Ungersheim en a exporté dans le monde entier, participant ainsi à la révolution agricole productiviste. Aujourd’hui son maire, Jean-Claude Mensch, ancien mineur, montre l’exemple de la transition vers une société décarbonée.

 

JPEG - 81.3 koJean-Claude Mensch, maire d’Ungersheim depuis 1989, se déclare en faveur d’une révolution tranquille et pacifique.

La reconversion du bassin potassique a été comme une première transition, dans les années 1990. Des PME-PMI sont venues s’implanter, reprenant une partie du personnel. « Cela s’est bien passé parce qu’il y a eu anticipation », explique Jean-Claude Mensch. Passé par la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), la CGT (Confédération générale du travail), membre du CHSCT (Comité hygiène et sécurité…) de la mine pendant 15 ans, il est maire d’Ungersheim depuis 1989. « Au début, mon engagement était social. La première mission, c’est la défense des défavorisés, l’altruisme, le respect de l’autre. »

 

Foisonnement d’idées 

 

Cet engagement, il le poursuit notamment à travers le développement d’une Maison des jeunes et de la culture (MJC) qu’il préside pendant de nombreuses années. Jusqu’à ce que le nombre d’adhérents dépasse celui des habitants dans le village. La MJC propose des activités sportives, culturelles et artistiques.

 

Jean-Claude Mensch, 69 ans aujourd’hui, dit avoir toujours nourri des convictions écologiques, notamment en militant contre la centrale nucléaire de Fessenheim. Mais c’est lentement qu’elles infusent dans la politique municipale. En commençant par la piscine construite par ses prédécesseurs, chauffée à l’électricité, et donc au nucléaire. Le maire étudie alors plusieurs solutions, avant de choisir le chauffage solaire : « En 2000, on était parmi les pionniers sur cette technologie. »

 

JPEG - 92.9 koLa mairie d’Ungersheim sur la place centrale du village.

Puis les décisions se multiplient. Une chaufferie bois est construite pour alimenter les équipements municipaux. L’installation de « gradateurs » sur l’éclairage public réduit de 40 % sa consommation électrique. Les produits phytosanitaires sont bannis des espaces verts, et les produits d’entretien utilisés doivent être certifiés écologiques. La distribution de l’eau est reprise en régie municipale, occasionnant une baisse de 10 % du prix, tandis que des compteurs d’eau relevables à distance permettent de repérer et réparer les fuites. Le conseil municipal vote une motion pour la fermeture de Fessenheim.

 

Ce foisonnement d’idées s’est traduit par l’élaboration d’un programme de « vingt-et-une actions pour le XXIe siècle », qui décline le thème de l’autonomie dans trois domaines : intellectuel, énergétique et alimentaire.

 

Pour le premier, cinq commissions participatives sont mises sur pied. Chaque administré peut y contribuer, après avoir signé une charte de bonne conduite plaçant la recherche du bien-être de la population comme but. Une quarantaine de personnes est aujourd’hui impliquée dans ce processus. « Pour une petite commune, il y a un bon dynamisme », estime Gille Barthe, nouvel habitant du village.

 

Projet d’autonomie alimentaire

 

Côté énergétique, un parc photovoltaïque a été construit sur un terrain qui servait autrefois au stockage des résidus de l’extraction minière. Les panneaux fournissent l’équivalent de la consommation électrique de 10.000 personnes par an. Depuis, la mairie a aussi impulsé la construction d’un écohameau selon les principes de BedZED, le Champré. Neuf personnes devraient bientôt y emménager. Enfin, un cadastre solaire a établi le potentiel énergétique des toitures du village et encourage les habitants à installer des panneaux solaires.

 

JPEG - 85.7 koLa commune a construit la plus grande centrale photovoltaïque d’Alsace, avec quarante mille m² de panneaux.

Quant au projet d’autonomie alimentaire, il se construit autour d’une filière « de la graine à l’assiette ». La graine, ce sont les Jardins du trèfle rouge qui s’en occupent : ce jardin de cocagne emploie une trentaine d’ouvriers-maraichers en insertion, sur huit hectares et en bio. Avec les Jardins d’Icare, installés sur la commune voisine, ils produisent et distribuent plus de 400 paniers de légumes bio chaque semaine, tiennent un stand au marché du vendredi matin, et alimentent… la cuisine bio d’Ungersheim, tenue par un autre organisme d’insertion (l’Insef). 500 repas y sont préparés chaque jour à destination de huit écoles, dont les deux du village. Une fois par semaine, les enfants ont même droit à un plat végétarien. « On fait des choses simples, mais on les fait bien », confie Philippe Perenez, le cuisinier.

 

JPEG - 106.8 koClovis, maraîcher depuis six ans, travaille comme encadrant aux Jardins du trèfle rouge.

Depuis l’été 2015, une conserverie profite également des surplus des jardins. La poignée de bénévoles qui s’en occupe a déjà cuisiné et rempli plus de 2.000 bocaux : soupe, coulis de tomates, ratatouille, etc. Une légumerie est également en projet, afin de mettre sous vide les légumes non cuisinés. Pour trouver des débouchés à toute cette production, la mairie imagine une épicerie en vrac dans le village, inspirée de La Recharge bordelaise.

 

Le nombre et l’ampleur de ces initiatives, pour un petit village de 2.000 habitants, ne manquent pas d’étonner. Tout comme le fait que c’est la mairie qui en est à l’origine. Alors quoi, le poids des règles, de l’administration, des partis politiques, de l’électorat, ne seraient pas si paralysant qu’on se plaît à le dire ?

 

Réponse du maire : « Humainement, politiquement, ça va très vite quand on prend conscience que notre pouvoir peut être un levier de mise en œuvre de la transition. Gouverner, c’est prévoir, anticiper, innover. Et le courage politique est sanctionné favorablement, si on démontre à la population l’intérêt de ce qu’on fait. » Quant aux partis : « Ils vous bouffent votre espace vital », glisse-t-il en pensant à EELV, dont il a été membre un temps.

 

La transition ne fait pas rêver tous les Ungersheimois

 

Jardins du trèfle rouge, cuisine de l’Insef, écohameau : la « méthode Mensch » semble consister à lancer les idées, trouver et rassembler des acteurs ayant l’envie ou les compétences pour les réaliser, et faciliter leur installation en mettant à disposition terrain ou infrastructures. Pas plus. Dans le cas du parc photovoltaïque, la mairie a été à l’origine en proposant le terrain pour ce type de projet, mais le développeur et les investisseurs sont privés.

 

Toutefois, et même si le maire continue d’être apprécié, les quelque 2.000 Ungersheimois ne se sont pas tous convertis à l’écologie. Un certain nombre semble rester indifférent à toute cette « transition ». « Si ça peut être utile à la commune, si ça peut créer des emplois… Il faut voir ce que ça donnera », hésite Claude, croisé dans la rue principale.

 

JPEG - 61.4 koUne vingtaine de paniers sont distribués sur place par les Jardins du trèfle, mais il existe en tout une quarantaine de points de dépôt.

D’autres sont plus sévères, comme Joseph, qui s’occupe des jeunes au club de foot : « Ça coûte très cher tout ça, pour le plaisir d’une personne. » Il nous raconte la distance qui s’est progressivement créée entre le maire et une partie du village. Chaque année, à l’Ascension, une « fête du cochon » rassemble des milliers de personnes, durant une semaine : « La mairie a voulu imposer de la choucroute bio. Mais ça n’a pas marché, on en a vendu 50, sur 4.000 ou 5.000 repas en tout. »

 

La transition ne fait pas rêver tous les Ungersheimois. Et lors des élections régionales, la liste du FN est arrivée en tête. Par contre, la transition rayonne aux alentours, jusqu’à Mulhouse et Colmar. Les citadins, qui prennent les paniers du Trèfle rouge et investissent dans l’écohameau, ne sont pas pour rien dans la réussite de la petite commune. Tout comme les entreprises installées ici depuis la fermeture des mines, qui ont contribué à sa prospérité. L’une d’elles, Amcor, imprime des paquets de cigarettes.

 

JPEG - 85.6 koLes surplus de la dernière récolte sont transformés et mis en pots par la conserverie associative d’Ungersheim.
Si les projets vont bon train, survivront-ils à ce visionnaire de maire ? En 2014, alors qu’il était en poste depuis 25 ans, il aurait hésité à se représenter. « La relève n’était pas assurée, les projets pas finalisés, les vautours attendaient », se défend-il. Au second tour des dernières cantonales, c’est l’abstention qui était en tête avec 55 % des inscrits, devant le Front national, à 55 % des votants.

 

Comment, alors, réduire la distance entre les uns et les autres ? Entre la transition municipale et les préoccupations quotidiennes des administrés ? C’est une des questions que se pose Jean-Sébastien Cuisnier. Il est chargé depuis mai 2015 de la mise en place d’une régie agricole municipale, dernier grand projet du maire. Objectif : tendre à l’autonomie alimentaire du village via un service public de production agricole, le tout en s’affranchissant des énergies fossiles.

 

Pour y parvenir, Jean-Sébastien fait le pari du cheval, délaissé au profit du tracteur depuis 60 ans. Richelieu et Cosack, les deux chevaux « municipaux » seront donc chargés de labourer les champs, débarder, transporter. Pour commencer, ils font du ramassage scolaire : chaque jour, attelés à une calèche et conduits par un employé municipal-cocher, ils desservent un des cinq quartiers du village.

 

Court-circuiter l’agriculture productiviste et subventionnée par la PAC

 

Pendant ce temps, Jean-Sébastien étudie l’organisation de la production, ainsi que la distribution des récoltes. Dans l’idée de court-circuiter l’agriculture productiviste et subventionnée par la Politique agricole commune (PAC) et d’assumer le caractère public de la production alimentaire. « On pourrait mettre en place des tarifs soutenus, voire distribuer gratuitement, comme un grenier municipal. Par exemple, si on produisait 2.000 kg de courge, chacun aurait droit à un kilo », imagine-t-il.

 

JPEG - 73.3 koJean-Sébastien, de la régie municipale, et ses chevaux de race comtoise. « C’est la race de trait la plus proche d’ici, explique-t-il. Elle a été sauvée par la production de viande, sinon elle aurait disparu au cours des cinquante dernières années. »

Aujourd’hui, seule une vingtaine de paniers des Jardins du trèfle rouge sont distribués sur place. Et le village ne compte que deux boulangeries, un seul restaurant, mais pas de supérette. Selon les calculs de la mairie, 95 % du budget alimentation des habitants est utilisé à l’extérieur, soit environ 4 millions d’euros. L’objectif est d’en capter la moitié. Dans cette logique, Jean-Claude Mensch a aussi conçu une monnaie locale, le radis : environ 10.000 radis circulent aujourd’hui.

 

JPEG - 47.9 koLes radis sont échangeables dans une quinzaine de commerces, artisans et associations locales.

En 2016, une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) devrait être créée afin de chapeauter la filière alimentation. Et la rendre autonome de la mairie. La « Potassine » regroupera la conserverie-légumerie, l’épicerie et la malterie, ainsi que la régie agricole. Pour abriter ses différentes activités, une Maison des natures et des cultures, sorte de MJC nouvelle génération, est en cours de construction. Dans la mairie ou en dehors, Jean-Claude Mensch n’est pas prêt de s’arrêter.

Source : https://reporterre.net/Ungersheim-un-village-ou-la-transition-ecologique-ne-convainc-pas-tous-les

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